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Ce qu’il faut retenir
- Introspection : Un plaidoyer pour que la profession d’architecte se regarde enfin en face, avec ses paradoxes et ses angles morts.
- Solidarité : L’appel à une union des architectes, pour retrouver du pouvoir et de l’agence dans un monde complexe.
- Réalisme : Une invitation à penser l’architecture à l’ère de l’Anthropocène, non plus comme un rempart contre le changement climatique, mais comme un art de la coexistence.
Quand l’architecture se regarde dans le miroir
Je viens de refermer Architecture Against Architecture de Reinier de Graaf, et sincèrement, cela ne m’arrive pas souvent. Un livre qui, tout en parlant d’architecture, résonne si profondément avec mes propres questionnements de designer d’intérieur. Ce n’est pas un traité technique, mais un manifeste, une introspection brutale et élégante sur l’état d’une profession que l’auteur aime, mais qu’il voit en « grand péril ».
Pour être honnête, ce qui frappe d’emblée, c’est le ton. Direct, incarné, sans fioriture. De Graaf, associé du célèbre cabinet OMA, y dresse une liste – presque un inventaire – de tout ce que le milieu architectural sait, mais préfère taire. Les heures interminables, la rémunération souvent déconnectée de l’engagement, la morale parfois flexible selon les clients, le culte des « starchitectes »… L’idée, c’est de tout mettre sur la table, d’un seul coup. Comme une thérapie par l’exposition, nous dit-il.
Un checklist pour une profession à la croisée des chemins
Le livre est structuré en deux parties. La première s’adresse aux architectes eux-mêmes, à l’organisation de leurs agences, à leur culture du travail. La seconde élargit le spectre aux grands enjeux contemporains : la propriété intellectuelle, la durabilité, le pouvoir, et bien sûr, l’intelligence artificielle. Ce qui change tout, selon moi, c’est la manière dont ces fragments d’un malaise diffus sont rassemblés pour former un diagnostic cohérent, et surtout, une série de propositions.
Sa conclusion est un appel à l’action en 14 points, aussi percutants que provocateurs : « Mettez fin au culte des figures de proue ; accueillez les syndicats ; collectivisez la pratique ; cessez de construire jusqu’à épuisement du parc existant ; pardonnez à tout ce qui a été bâti ; arrêtez de prétendre atténuer le changement climatique, apprenez à vous y adapter… »
Dans l’absolu, est-ce du bon sens ou de la radicalité ? C’est justement la question centrale. De Graaf souligne que ce qui devrait être une évidence est aujourd’hui perçu comme une position extrême. Et c’est là tout le problème.
L’architecture, lentille pour observer le monde
Ce qui m’a particulièrement touchée, en tant que créatrice d’espaces intérieurs, c’est sa vision de l’architecture comme une lentille pour parler du monde. Parce qu’elle est aux avant-postes de la mondialisation, qu’elle touche à l’économie, au politique, au social, elle cristallise toutes les tensions de notre époque. Sincèrement, on pourrait en dire autant du design d’intérieur. Nos choix de matériaux, nos clients, notre rapport à l’artisanat local ou à la production de masse… tout est politique.
L’auteur avoue espérer toucher un public au-delà des cercles architecturaux, bien que ses lancements de livres ne rassemblent, ironiquement, que des architectes. Son vœu ? Ramener l’architecture dans le débat mainstream. Un désir que je partage totalement pour la décoration. Le beau, l’équilibre, la justesse d’un espace devraient être des sujets de conversation courants, pas l’apanage d’une élite.
Les chapitres qui résonnent : IA, durabilité et pouvoir
Interrogé sur les chapitres les plus marquants, de Graaf cite celui sur l’IA, le plus « amusant » à écrire, et les deux derniers, les plus ardus. Le premier traite du pouvoir et de la morale – un sujet épineux quand on travaille à l’international. L’autre, intitulé « Oubliez la Durabilité », est un électrochoc.
Son postulat ? Le changement climatique est inévitable. Les conférences se succèdent et les objectifs ne sont pas tenus. L’avant-garde architecturale de demain ne résidera donc peut-être pas dans la vaine tentative de l’atténuer, mais dans notre capacité à créer des prototypes pour coexister avec lui, sous une forme déjà extrême. Pour être honnête, cette perspective est vertigineuse. Elle nous oblige, nous, créateurs d’espaces, à repenser fondamentalement notre rapport au confort, à la protection, à la nature même.
Un plaidoyer pour la solidarité et le bon sens
Au final, le message de Architecture Against Architecture est un plaidoyer pour la normalité et la solidarité. De Graaf observe que les architectes, qui se veulent si modernes, exercent en réalité un métier structurellement archaïque, basé sur un individualisme contreproductif. Il appelle à une union, à une prise de conscience collective. Car la solidarité, souligne-t-il, est une source de pouvoir.
L’idée me parle. Dans le monde de la déco, on voit aussi des talents s’épuiser seuls, des savoir-faire se perdre par manque de transmission, une course effrénée aux tendances qui érode le sens profond du métier. Et si, nous aussi, on apprenait à mieux nous rassembler ? À valoriser le bon goût et l’expertise sur le simple budget ? À créer des intérieurs qui ne soient pas des vitrines, mais des reflets justes et durables de ceux qui les habitent ?
Ce livre, bien que centré sur l’architecture, est une lecture essentielle pour tout créateur d’espace. Il nous rappelle, avec une clarté parfois rude, que notre responsabilité est immense. Pas seulement envers nos clients, mais envers le monde que nous contribuons à façonner, un mur, un meuble, une atmosphère à la fois. Et ça, ce qui change tout.

Designer d’intérieur & Rédactrice déco
Designer d’intérieur indépendante lyonnaise de 32 ans, formée aux Beaux-Arts et passée par plusieurs agences parisiennes avant de m’installer à Lyon. Consultante déco et rédactrice spécialisée, j’accompagne mes clients dans la création d’intérieurs qui leur ressemblent. Passionnée par les tendances émergentes autant que par les classiques intemporels, je crois qu’un bel intérieur n’est pas une question de budget mais de justesse. Entre projets clients et création de contenu sur Dizing, je partage ma vision d’une déco accessible, moderne et réfléchie, loin du superflu et du tape-à-l’œil.
Expertises : Design d’intérieur • Tendances déco • Aménagement d’espaces • Couleurs & matières • Analyse de styles • Conseils personnalisés