Goya : une tour thaïlandaise bâtie avec des briques de crottin d’éléphant

Temps de lecture : 4 min

À retenir de cet article

  • Construction innovante : des briques artisanales à base de déjections d’éléphants, séchées au soleil.
  • Symbolique forte : un lien entre l’animal, la terre et l’humain au cœur de l’architecture.
  • Contexte local : la tour rend hommage à l’éléphante Goya et à la culture de Phang Nga.

Une matière première inattendue pour une architecture qui compte

Je l’avoue, quand j’ai entendu parler pour la première fois de la tour Goya, située dans la province de Phang Nga en Thaïlande, j’ai été franchement intriguée. Ce n’est pas tous les jours qu’on croise une construction contemporaine dont le matériau principal est le fumier d’éléphant. Pourtant, en y regardant de plus près, cette idée a quelque chose de profondément logique, voire poétique. L’architecte et artiste Boonserm Premthada – vous vous souvenez peut-être de son projet Elephant World, lauréat du Wallpaper* Design Awards en 2021 – a poussé le concept bien au-delà du simple exercice de style.

L’idée de départ est toute simple : observer ce que les éléphants laissent derrière eux. Leurs déjections sont essentiellement composées d’herbes, de feuilles et de fruits. Rien de très ragoûtant, j’en conviens, mais une richesse organique insoupçonnée. Le fumier d’éléphant a déjà servi à fabriquer du papier, de l’engrais, de l’anti-moustique, et même un café réputé – le Black Ivory Coffee, l’un des plus rares et chers du monde, obtenu à partir de grains digérés. Mais ici, l’architecte a eu l’audace d’en faire des briques de construction.

Des briques faites main, une tour née du soleil

Ce qui change tout, c’est la manière dont ces briques sont fabriquées. Chaque brique de crottin est modelée à la main, puis séchée au soleil pendant plusieurs jours. Le résultat ? Des blocs de 33 centimètres de diamètre et 5 centimètres d’épaisseur, disponibles en cinq couleurs qui rappellent les motifs d’un vieux suçon – le Rocket Lolly, pour être précise. Ces briques polychromes sont ensuite enfilées sur une tige centrale en acier, créant une superposition qui dessine des motifs vibrants.

La construction de la tour a demandé une année entière. Rien de précipité, car ici chaque étape est une célébration du fait main et du lien avec la nature. En entrant dans l’édifice, le visiteur peut gravir les escaliers et voir les colonnes cylindriques s’élever autour de lui, tandis que les passerelles incurvées offrent des vues imprenables sur le paysage environnant. L’expérience est immersive, presque méditative.

Un projet ancré dans son territoire et sa légende

L’idée derrière cette tour est bien plus qu’un exploit technique. Elle s’inscrit dans un contexte culturel et géographique très fort. Dans le sud de la Thaïlande, les éléphants et les humains ont cohabité pendant des siècles, façonnant ensemble les forêts et les villages. Aujourd’hui encore, l’éléphant reste profondément ancré dans l’identité de lieux comme Phang Nga. Au cœur de la région se dresse une montagne calcaire dont la forme évoque un éléphant couché : le mont Khao Chang, ou montagne de l’éléphant. La légende raconte qu’un mâle serait tombé et se serait transformé en pierre.

La tour Goya a été nommée en hommage à une éléphante femelle née dans la région. Elle se dresse à l’entrée de Matalay, un vaste projet de resort qui mise sur une intégration respectueuse de l’architecture dans son environnement. Pour être honnête, je trouve que cette démarche redonne tout son sens au mot «durabilité». Ici, pas de béton standardisé ni de matériaux importés : on utilise ce que la nature offre, et l’éléphant devient acteur de sa propre légende architecturale.

Vers une architecture en harmonie avec le vivant

Je suis toujours à l’affût de ces petites pépites qui réinventent notre rapport à l’habitat et à l’espace. La tour Goya illustre parfaitement cette recherche d’équilibre entre l’animal, la terre et l’humain. Chaque brique, chaque couleur, chaque courbe raconte une histoire de symbiose. Dans l’absolu, je ne vous conseillerai pas de transformer votre salon en étable, mais ce projet ouvre la voie à une réflexion : et si les déchets devenaient matière à créer du beau et du sens ?