Bugonia : Le design comme masque d’humanité

Temps de lecture : 3 min

Ce qu’il faut retenir

  • Symbolisme : Les pièces de design dans Bugonia sont présentées comme des trophées, des preuves tangibles d’une humanité que le personnage principal cherche à incarner.
  • Ambiance : Le choix d’un mobilier iconique mais froid crée une tension entre l’authenticité recherchée et une impression d’artificialité calculée.
  • Références : La direction artistique puise dans l’esthétique mid-century et la science-fiction classique pour construire un futur à la fois familier et déroutant.

Quand le décor révèle l’âme

Je me souviens de cette scène, dès les premières minutes de Bugonia. Michelle Fuller, ce personnage si énigmatique, traverse un espace administratif d’une froideur presque clinique. Et sur son passage, impossible de les manquer : les fauteuils Barcelona de Ludwig Mies van der Rohe. Sincèrement, leur présence n’est pas anodine. Leur base en acier cantilever, leurs coussins de cuir si caractéristiques… ils incarnent à eux seuls une certaine idée de la grandeur corporative de la fin du milieu du siècle. D’abord noirs, puis blancs à l’approche de son bureau vitré. L’idée, pour être honnête, est déjà là, en filigrane.

De son environnement professionnel à sa résidence ultra-moderniste, Michelle s’entoure de pièces signées par des noms qui ont marqué l’histoire : van der Rohe, Frank Lloyd Wright, Jan Bocan… Ce qui change tout, c’est la manière dont ces objets sont utilisés. À la fin du film – et je vous évite le spoiler majeur – on comprend que cette accumulation n’est pas qu’une question de goût. Pour le directeur artistique James Price, ces pièces étaient presque des trophées, les pinnacles de la civilisation humaine. La suggestion est subtile et brillante : Michelle utiliserait le design comme une preuve tangible de son authenticité, une validation physique de son humanité.

L’ironie des objets statiques

Mais l’ironie, et c’est là que la mise en scène devient géniale, réside dans la nature même de ces trophées. Une fois possédés, ils deviennent des objets statiques. Immaculés, efficaces, mais empreints d’une réserve glaciale. Dans l’absolu, ce n’est pas une critique des pièces elles-mêmes – le fauteuil Barcelona reste un classique intempérable – mais une observation de leur exagération dans ce contexte. En tentant d’apparaître humaine par l’idéalisation, Michelle ajoute, paradoxalement, une distance, une froideur à l’espace. L’inhumanité transparaît dans la perfection même de la curation.

L’action se déroule en 2025, mais l’inspiration visuelle plonge ses racines dans la science-fiction du milieu du siècle. Price cite 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, avec ses chaises Djinn et ses tables Saarinen, ou encore Ipcress. Il y a cette idée, propre à la Space Race (1955-1975), d’une esthétique futuriste élégante et épurée. Un futur imaginé avec les codes du passé, ce qui crée un décalage temporel fascinant et légèrement inquiétant. Parfait pour Bugonia.

Le mobilier sous la loupe : entre corps et menace

Penchons-nous sur quelques-unes de ces pièces remarquables. Le fauteuil Barcelona, donc. Conçu en 1929 par Mies van der Rohe et Lilly Reich, redessiné en 1950, il devait être « important » et « monumental ». Mission accomplie. Dans les couloirs de Bugonia, il est moins un siège qu’une sculpture, une affirmation de pouvoir.

Dans le bureau de Michelle, deux lampes dialoguent. La lampe de sol Taliesin 2 de Frank Lloyd Wright (1952), avec sa silhouette géométrique qui évoque étrangement une posture humaine. Et la Ribbon Lamp de Claire Norcross (2005), dont le ruban courbé et les petits pieds angulaires ont quelque chose de vaguement organique, presque extraterrestre. Sincèrement, le choix est parlant : des objets lumineux à la forme quasi corporelle, posés dans un environnement aseptisé.

À son domicile, près de la piscine au carrelage haut brillant, trônent des chaises de Jan Bocan. Brutalistes mais curvilinéaires, créées pour l’ambassade tchécoslovaque de Londres dans les années 70. Des pièces de collection, d’une rareté qui confine à l’objet muséal. Une fois de plus, la possession l’emporte sur l’usage.

Et puis, il y a le clou du spectacle domestique : le fauteuil Imola de Henrik Pederson. Pour Price, c’était un clin d’oeil à la menace sous-jacente du personnage. Son appuie-tête ailé a une méchanceté presque camp. On y voit Michelle, chez elle, utilisant un masque infrarouge. Price plaisante en parlant de son « repaire de méchant ». La référence est limpide : le fauteuil à haut dossier du villain Blofeld dans On ne vit que deux fois (1967), lui-même pastiché par le Dr Denfer dans Austin Powers. Le cercle est bouclé entre cinéma d’espionnage, design et archétype du mal.

La justesse avant le prix

Ce qui me frappe, en tant que designer, c’est cette leçon universelle que Bugonia nous donne, presque malgré elle. Un intérieur n’est pas une collection de signatures. C’est une atmosphère, une sensation, un récit. On peut posséder les pièces les plus iconiques, les plus chères, les plus rares – les trophées, justement – et créer un espace qui sonne faux, distant, inhumain. Pour être honnête, l’authenticité ne s’achète pas. Elle se construit dans la manière dont on vit avec les objets, dont on les laisse s’imprégner de notre présence, de nos imperfections.

Le film joue magnifiquement sur cette corde. Il nous montre que le design, quand il est utilisé comme un masque, finit par trahir celui qui le porte. La leçon est valable bien au-delà de l’écran. Dans nos propres maisons, recherchons la justesse, pas la preuve. Laissons les objets raconter notre histoire, pas notre statut. Ce qui change tout, ce n’est pas ce que vous possédez, mais comment vous l’habitez.